À quelques semaines des élections municipales, le patron du RN a franchi un cap en fabriquant un « deepfake » pour salir Mediapart. Nous condamnons ces méthodes indignes, qui installent notre pays dans l’ère trumpiste du mensonge contre le droit de savoir.
L’extrême droite a un problème avec les médias, ceux en tout cas dont le métier est d’informer le public au nom de l’intérêt général. Ce n’est pas nouveau : cela fait partie de son logiciel idéologique antidémocratique.
Ses efforts pour « se normaliser » n’aveuglent que celles et ceux qui le veulent bien. Aussi, quand ses méthodes abjectes resurgissent, nous ne sommes pas surpris·es.
Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), n’a pas apprécié d’être interrogé par une de nos journalistes, le 12 janvier, lors de ses mal nommés « vœux à la presse ». Il aurait pu faire œuvre de transparence, en répondant à ses questions sur les candidatures problématiques de son parti aux élections municipales – nous en avons identifié une douzaine, épinglées pour des propos racistes, antisémites ou homophobes, ou pour leur proximité avec des groupuscules radicaux.
Mais il a préféré s’en prendre à notre journal, qui a révélé, en 2013, l’affaire des assistant·es parlementaires du Front national (FN) au Parlement européen, qui vaut aujourd’hui à Marine Le Pen de jouer son avenir politique devant les tribunaux.
« Pourquoi vous avez salarié M. Meurice, qui se produisait à La Main d’or, dans le théâtre de Dieudonné ? Et M. Plenel qui soutient le terrorisme ? », assène-t-il. L’humoriste, collaborateur de Mediapart pendant un an, a déjà expliqué avoir joué quelquefois dans ce théâtre sans connaître personnellement Dieudonné et avoir assisté « comme tout le monde à sa dérive antisémite ». Quant à notre cofondateur, qui ne dirige plus le journal depuis mars 2024 contrairement aux insinuations de Jordan Bardella, il a eu l’occasion de récuser fermement l’écrit qui lui est reproché, un article sur les attentats de Munich de 1972, publié trente-six ans avant la création de Mediapart.
Cette stratégie de la diversion, déjà utilisée l’été dernier pour ne pas réagir à nos révélations sur les écrits racistes, antisémites et homophobes de la députée RN Caroline Parmentier, grande ordonnatrice de la stratégie de « dédiabolisation » du parti, fonctionne à plein régime : plutôt que de lui demander des comptes sur les « brebis galeuses », ses followers, sur les réseaux sociaux, transforment l’attaque verbale d’un homme en harcèlement massif à base d’insultes en tout genre, parmi lesquelles des injures discriminatoires contre notre journaliste Samia Dechir.
Et cela ne s’arrête pas là. En connaisseur d’Antonio Gramsci, penseur et militant communiste que l’extrême droite a éhontément pillé, le président du parti fait le choix, quelques jours plus tard, de relancer la « bataille culturelle ». Son obsession antidémocratique le trahit : le 18 janvier, il publie une vidéo associant une image fabriquée de toutes pièces d’Edwy Plenel à l’idée qu’il se fait du terrorisme (un homme grimaçant portant un keffieh). Pour faire croire à son stratagème, il diffuse un deepfake, c’est-à-dire un faux.
En démocratie, la critique, encadrée par la loi sur la liberté de la presse de 1881, est libre, et nous nous en félicitons quotidiennement, pour les citoyen·nes et pour nous-mêmes. La manipulation et la falsification, via l’intelligence artificielle (IA), par un personnage public aspirant aux plus hautes fonctions de l’État, pour faire d’un journaliste, et par ricochet, d’un média, un ennemi public est en revanche intolérable.
Nous ne sommes pas dupes : nous savons que ces attaques déloyales, que nous condamnons fermement, sont autant de prétextes pour dénigrer Mediapart, un journal indépendant de tous les pouvoirs qui assume de déranger l’ordre établi en faisant son travail d’enquête pour placer les puissant·es face à leurs responsabilités. À chaque fois que nous sommes poursuivis sur le terrain judiciaire, nous répondons de nos écrits devant les tribunaux. Le FN puis le RN s’y sont cassé les dents et, ces dernières années, ont préféré l’invective à la justice.
Notre mission d’intérêt général est de rechercher la vérité des faits : nous déplorons qu’un homme politique choisisse délibérément le mensonge, en écho aux méthodes crapuleuses de la presse d’extrême droite des années 1930.
« La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat », écrit Hannah Arendt dans « Vérité et politique », publié dans le New Yorker en 1967. « Dès lors que nous n’avons plus de presse libre, tout peut arriver. Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien […]. Et un peuple qui ne peut plus rien croire […] est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple », poursuit-elle dans un entretien repris par la New York Review of Books en 1978.
Grâce à ses abonné·es, Mediapart ne craint pas les intimidations : nous sommes capables de faire front. Notre indépendance est précisément ce qui nous permet de critiquer les infox d’où qu’elles viennent. Mais, comme citoyen·nes, les dérives trumpistes de Jordan Bardella contre la presse nous alarment. À un an de l’élection présidentielle, et alors que débute la campagne pour les élections municipales, elles ouvrent la voie à une nouvelle ère, celle de toutes les falsifications contre le droit de savoir. L’ennemi, ce n’est plus la presse, comme le fait encore croire le président états-unien, c’est le peuple, celui qui glisse un bulletin dans l’urne et pose, par l’intermédiaire des journalistes, des questions légitimes. Dans un régime démocratique tout du moins.
19 janvier 2026 – Carine Fouteau Journaliste, présidente et directrice de la publication de Mediapart