Aux Dernières nouvelles d’Alsace (DNA), le suicide de Régis Guhl n’a pas été reconnu comme accident du travail. Pourtant, cet ouvrier a mis fin à ses jours pendant ses heures de service en décembre 2019. Blast a enquêté sur le premier des trois suicides survenus aux DNA et sur les méthodes d’une direction obstinée à « ne pas céder à l’amalgame ». Reprocher à un ouvrier qui s’est jeté dans le vide d’avoir « sciemment violé les règles de sécurité en montant sur le toit », au lendemain d’un plan de départs volontaires et d’une réorganisation qui a généré de fortes tensions, les DNA ont osé ! Nouveau volet de notre série/enquête consacrée au pôle médias du Crédit mutuel…

Notre site est accessible à tous

Tous nos articles sont donc lisibles, sans abonnement. Blast a choisi ce modèle pour que toutes les personnes qui n’en ont pas
les moyens puissent s’informer.

Vous pouvez faire un don à partir de 1€,
et vous abonner à partir de 5€.

C’est grâce à vous que nous pouvons rester indépendants et accessible à toutes et tous.

Je soutiens Blast

Merci !

5 décembre 2019. Ce matin-là, elle a tiqué. Bien sûr, Vanessa sait mieux que personne que son compagnon est tendu mais il pourrait dire au revoir, tout de même… En partant, il n’a pas dit un mot. La veille, Régis Guhl s’est disputé avec son chef d’équipe en prenant son service : son supérieur voulait encore une fois qu’il fasse un remplacement sur le poste d’après-midi, à cause de la grève des transports.

Selon les documents consultés et les témoins rencontrés par Blast (lire le off de l’enquête), il paraît évident que Régis Guhl est l’inverse d’un homme colérique. Discret, timide, serviable, introverti, voire isolé : voilà comment ce père de famille de 43 ans est perçu par son entourage, ses collègues et ses chefs. Lui-même l’a dit à Vanessa, en évoquant au téléphone son altercation : « Je ne suis pas du genre à m’énerver mais là je lui ai vraiment gueulé dessus. Maintenant, il a compris. »

Rumeurs, ambiance toxique et cadres « hors-jeu »

Régis Guhl a l’habitude d’appeler sa compagne du boulot plusieurs fois par jour. C’est d’ailleurs un sujet de moqueries chez ses collègues. À son arrivée en février 2013 à la Nuée-Bleue, le siège des Dernières nouvelles d’Alsace (DNA) installé dans la rue éponyme à Strasbourg, les ouvriers du service maintenance ont accueilli avec méfiance cette recrue en provenance de L’Alsace. L’Alsace, c’est le concurrent implanté à Mulhouse. Pour certains, c’est l’ennemi juré. Toutes sortes de rumeurs circulent alors sur le dos de Régis Guhl.

Régis Guhl, décédé à 43 ans, le 5 décembre 2019. Avant d’arriver au service technique des DNA, il avait travaillé à L’Alsace, de 1999 à 2012.
Image Blast

Plus jeune, Régis Guhl a profité des relations de son père, avec le directeur technique des DNA pour y effectuer son stage de BTS à la fin des années 90 et avec celui de L’Alsace pour faciliter son embauche en juillet 1999. Le paternel a longtemps travaillé comme agent commercial du fournisseur historique de plaques d’impression et de matériel prépresse de L’Alsace. La rumeur prétend que son fils a été imposé à l’ensemble des journaux du groupe Ebra, l’empire de presse du Crédit mutuel auquel les deux quotidiens alsaciens appartiennent.

L’œil de Moscou

Aux DNA, Régis Guhl a longtemps traîné une réputation peu flatteuse. Il serait « [l’]espion de la direction », « l’œil de Moscou » ou « l’envoyé spécial de Ramstein »… Ramstein ? Directeur « industriel, achat et logistique » pour l’ensemble du groupe Ebra, Rémy Ramstein était au début des années 2000 responsable du service maintenance de L’Alsace, donc le « N+1 » de Guhl. Forcément, les souvenirs laissent des traces. Lorsqu’ils se croisent dans les couloirs, à la vue de tous, les deux hommes se tutoient, Ramstein demande à Guhl des nouvelles de sa fille et l’invite à boire un café. Celui-ci a beau décliner systématiquement, il reste l’éternel suspect aux yeux de certains ouvriers de la maintenance. Et puis, c’est connu, il n’y a pas de fumée… D’ailleurs… et si on lui avait proposé un poste à Strasbourg parce que Mulhouse vivait alors, selon les bruits de couloir, ses dernières heures ?

Rémy Ramstein, directeur industriel, des achats et de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) du groupe Ebra, le 30 mars 2023.
Image Positive compagny

Régis Guhl redoutait la fermeture de l’imprimerie de L’Alsace mais la décision n’a été officiellement annoncée par la direction qu’en septembre 2017. Soit plus de quatre ans après son arrivée aux DNA. Et puis, le technicien de maintenance avait une autre (bonne) raison de quitter Mulhouse. Pour changer de vie : il venait de divorcer, mettant fin à une précédente union. Avec sa nouvelle compagne Vanessa, Régis Guhl est d’ailleurs devenu papa d’une petite Naia en 2015. Manque de bol : le nouveau venu découvre vite qu’aux DNA aussi « on » annonce la fermeture de l’imprimerie pour bientôt… Selon ces bruits de couloirs, toute la production sera délocalisée dans celle de L’Est Républicain, en Meurthe-et-Moselle, paraît-il. Tout cela n’a beau être qu’une rumeur – aujourd’hui, l’imprimerie des DNA tourne toujours -, elle pèse sur le moral de Régis Guhl et des autres ouvriers.

Le 24 juin 2018, l’annonce de l’arrêt définitif des rotatives de l’imprimerie de Mulhouse, qui tirait chaque nuit les éditions de L’Alsace depuis les années 70.
Image L’Alsace

Si la direction du journal expliquera avoir démenti tout cela, plusieurs salariés ont indiqué quelques mois plus tard à l’inspection du travail « faire plus confiance aux organisations syndicales, qui continuent de s’inquiéter officiellement de cette perspective, qu’aux messages de la direction ».

Patrice E., alors chef du service électrotechnique, détaille à Blast la façon dont Rémy Ramstein a mis « hors-jeu » l’encadrement du service technique : « On n’était absolument pas associés aux discussions sur notre avenir, tout se décidait entre Rémy Ramstein et les syndicats. Puis les syndicats allaient annoncer aux ouvriers ce que préparait la direction. Les gars, persuadés qu’on était au courant, nous demandaient de confirmer les infos données par Ramstein aux syndicats… Au lieu de les apprendre par notre hiérarchie, on l’apprenait comme ça, par les ouvriers ! Ça créait de grosses tensions entre eux et nous… »

C’était de la merde

« Rémy Ramstein discutait plus avec les syndicats qu’avec ses contremaîtres, confirme Jean-Marc K., un chef de l’atelier mécanique de l’époque. Il jouait sur la division entre nous et les ouvriers, ce qui entretenait une ambiance toxique à la maintenance. Il voulait balayer notre fonctionnement du jour au lendemain. Tout ce qu’on faisait, c’était de la merde (sic). Mais il ne montrait jamais ce qu’il fallait faire ! C’était bien là le problème : il ne faisait que prendre L’Alsace pour modèle, un journal pourtant largement déficitaire qu’il n’est jamais parvenu à redresser… » Effectivement, les pertes du quotidien mulhousien se chiffraient chaque année à plusieurs millions d’euros (1).

Dégraissage et ouvriers « interchangeables »

En fusionnant les imprimeries alsaciennes, Ebra compte générer six millions d’euros d’économies annuelles. Pour y parvenir, les 73 emplois de l’imprimerie de L’Alsace ont été supprimés en juin 2018. Un plan de départs volontaires est signé en août 2018 aux DNA. Les services techniques des deux journaux sont regroupés en octobre de la même année.

C’est à cette période que trois anciens techniciens du service maintenance de Mulhouse, reclassés à Strasbourg, débarquent dans l’équipe de Régis Guhl. Pour ce dernier, leur arrivée fut certainement une éclaircie au milieu des railleries dont il était l’objet. Ces trois-là sont restés ses amis. Ceux avec qui il a continué de partager le repas de Noël, année après année, alors qu’aux DNA « il n’a jamais vraiment réussi à s’intégrer au collectif de travail », lit-on dans le rapport de Raphaël D., inspecteur du travail à la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (la Direccte) du Bas-Rhin.

Au début, le chef du service électrotechnique fait en sorte que Régis Guhl se retrouve le plus possible en binôme avec l’un d’eux. En contrepartie, celui-ci joue le jeu : il forme les nouveaux aux particularités des DNA et se sent valorisé. Malheureusement, le directeur industriel d’Ebra et la direction des DNA vont dégraisser les effectifs plus que ne le prévoyait l’accord collectif du plan de départs volontaires : au lieu de deux postes, le service maintenance en perd quatre en avril 2019.

À la rentrée 2019, sous-effectif oblige, un des deux postes d’après-midi disparaît. Résultat, celui qui reste doit obligatoirement être attribué à un ouvrier polyvalent, capable d’assurer aussi bien les fonctions d’électrotechnicien que de mécanicien. Or, seuls les quatre ouvriers arrivés de L’Alsace (Régis Guhl compris) sont considérés par Rémy Ramstein comme compétents sur cette double fonction. Le directeur industriel d’Ebra compte rassembler, comme il l’avait fait à L’Alsace, les électrotechniciens et les mécaniciens au sein d’un atelier unique et faire d’eux des « mainteneurs industriels », dotés d’un savoir-faire multi-tâches. « Un métier fourre-tout, oui ! », corrige Jean-Marc K., le contre-maître à l’atelier mécanique, pour qui « la polyvalence absolue, ça n’existe pas ».

Des ouvriers pris en « exemples » malgré eux

Dans une entreprise où persiste un « clanisme historique entre mécaniciens et électriciens », comme on peut également le lire dans le rapport de Raphaël D., c’est peu dire que ce projet est mal accueilli. En effet, « les plus anciens (…) ont construit leur image professionnelle sur cette hyper-spécialisation et peinent à se projeter sur une évolution de leur métier pour les quelques années qui leur restent à travailler avant la retraite ». L’inspecteur du travail écrit encore que ceux-là ont « le sentiment que leur spécialité initiale est en passe de ne plus être reconnue ». Ils craignent « de devenir interchangeables ». En somme, pour eux, « il est illusoire de penser qu’un excellent mécanicien pourra également devenir un excellent électrotechnicien ».

La « Nuée-Bleue », le bâtiment qui abrite le siège des DNA à Strasbourg depuis 1891, dans la rue éponyme.
Image Blast / France Timmermans

Face à ces difficultés, les tensions se multiplient entre ex de L’Alsace et historiques des DNA. Entre ouvriers multi-tâches et spécialisés, donc. Pourtant, les trois nouveaux arrivés de Mulhouse ne se sont jamais poussés du col pour se vanter de leur polyvalence. « À leur arrivée à Strasbourg, en octobre 2018, ils étaient même soulagés d’intégrer notre fonctionnement qui leur offrait la possibilité de retrouver leur métier d’origine, témoigne à Blast Patrice E., leur ancien supérieur direct. Ils n’ont jamais dit : ”C’était mieux à L’Alsace”, bien au contraire… »

En fait, c’est la direction technique – comprendre Rémy Ramstein, au premier plan – qui, les présentant comme parfaitement « adaptés à la réforme [qu’elle] souhaite mener », « va ostensiblement, et parfois maladroitement s’appuyer sur [eux] afin de les citer en exemple » d’ouvriers polyvalents devant leurs collègues historiques des DNA. Une gestion qui renforce ainsi le « sentiment de dévalorisation », selon les mots de l’inspection du travail, chez ceux à qui ces « exemples » sont présentés comme un miroir de leurs propres incapacités.

A plusieurs reprises, Régis Guhl, lui aussi, est cité en modèle de polyvalence par Rémy Ramstein, devant toute ou une partie de l’équipe. Un contexte de ressentiments à même de raviver le fantasme de « l’œil de Moscou ».

Tensions et ambiance dégradée

Pour ne rien arranger, Régis Guhl n’était pas opposé à certains « des choix organisationnels récents opérés dans le service maintenance », note l’inspecteur du travail. Il y « sembl[ait] même plutôt assez favorable ». Il ne s’est ainsi jamais plaint d’une quelconque surcharge de travail. En revanche, il souffrait des « tensions interpersonnelles » que cette réorganisation a exacerbées, voire engendrées.

« Son positionnement, analyse Raphaël D., en retrait des groupes qui se sont cristallisés dans le contexte d’opposition brutale au changement, a pu conduire à ce qu’il se sente marginalisé. Et qu’il ressente plus négativement encore que les autres salariés la dégradation de l’ambiance de travail, au sein de la maintenance. »

Dans un autre rapport que nous avons également consulté, les représentants de la direction et du personnel, accompagnés par la médecine du travail et une représentante de la Carsat (la Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail) – ils forment la délégation d’enquête paritaire –, affirment eux aussi que « la double compétence de Régis Guhl (particulièrement mise en avant par la direction technique) et sa disponibilité à l’exercer l’ont mis en porte-à-faux avec certains de ses collègues, moins disposés à être polyvalents ». « Régis Guhl était pour le rapprochement des services, contrairement à la plupart de ses collègues », note ce rapport.

« Des collègues avaient interdit à Régis de faire des tâches mécaniques », affirmera un de ses supérieurs, cité dans ce document.

Maudit poste d’après-midi

Sollicités par Blast, ses anciens supérieurs ne peuvent faire autrement qu’admettre que si Régis Guhl était un excellent électrotechnicien, son professionnalisme étant unanimement reconnu, il n’avait pas les capacités pour remplacer un mécanicien sur des opérations complexes. Quoi qu’en dise Rémy Ramstein.

Quand il est seul en service aussi l’après-midi, le quadra redoute les pannes. Sur une longue plage horaire comme celle-ci (de 14h30 à 21h30), elles peuvent se produire sans prévenir. Une semaine sur quatre – une semaine de trop –, le jeune papa ne peut aller chercher sa fille à l’école à cause de ce foutu poste d’après-midi, imposé exclusivement aux quatre anciens de L’Alsace.

« Tout seul l’après-midi, honnêtement, ce n’était pas jouable », confiera un responsable de service, cité dans le rapport de la délégation d’enquête paritaire.

De fortes tensions

« La réduction d’effectifs à 22 personnes (21 personnes en réalité, au lieu des 24 prévues, ndlr), combinée à l’intensification des formations et à l’absentéisme grandissant dans le service, ont fragilisé l’organisation des plannings et ont entraîné des sollicitations de plus en plus fréquentes en dehors des plages habituelles, ce qui a été source de fortes tensions entre collègues et a affecté personnellement Régis Guhl, peut lire juste après dans le même rapport. Ce dernier s’est même vu reprocher par ses collègues de ne pas être assez disponible pour les remplacements, ce qui a pu nourrir des ressentiments chez lui. »

Concrètement, ses supérieurs (N+1 et N+2) de l’époque sont bien embêtés d’admettre à Blast que « c’était l’ouvrier qui demandait le plus d’aménagement d’horaires », et celui qui « acceptait le moins souvent de remplacer ses collègues ». « Régis devait souvent se référer à sa compagne pour, au final, décliner le remplacement, ajoute et précise Patrice E., chef du service électrotechnique. Tant qu’on était là, on tempérait le mécontentement des gars. Mais le service maintenance s’est retrouvé presque du jour au lendemain sans plus aucun cadre historique pour faire tampon entre les gars. »

La faute au plan de départs volontaires d’avril 2019 : les deux contremaîtres historiques du service en ont profité pour prendre leur retraite anticipée.

« Si on avait pu travailler dans une ambiance plus sereine, si notre avis avait été pris en compte par la direction, j’aurais peut-être demandé à partir à la fin de l’année, reprend Patrice E. Les négociations ne prévoyaient pas que les cadres soient concernés, mais quand on nous l’a proposé j’ai pensé à préserver ma santé. »

C’était trop de pression

Son homologue de l’atelier mécanique, Jean-Marc K., était lui parti en arrêt maladie presque un an plus tôt après avoir fait un infarctus. La médecin du travail ne cachera pas, en comité social et économique, son état – en burn-out. Son remplaçant, un ouvrier formé à la fonction de cadre, demandera au bout d’un an à redevenir « simple » ouvrier : manager ses anciens collègues dans un tel climat de tensions, « c’était trop de pression » pour lui, glisse-t-on à Blast.

Strasbourg, 7h30 : un corps sans vie

« Chaque fois qu’il y avait un remplacement à faire les après-midis, ça tombait presque toujours sur Régis, nuance sa compagne Vanessa Riff. Et quand son nouveau contremaître a été nommé (en remplacement de Patrice E., après le plan de départs volontaires d’avril 2019, ndlr), il prenait clairement Régis pour un con (sic). » Mais pas ce jour-là : ce 5 décembre 2019, suite à son coup de gueule de la veille, Régis Guhl a pu conserver son poste du matin et venir pointer comme chaque jour à 7 heures. Enfin pas tout à fait 7 heures : Régis Guhl a trois minutes de retard. C’est si peu. Mais très inhabituel chez lui.

On se donne rendez-vous en bas

« En arrivant en réunion d’équipe, il n’a rien laissé transparaître. Il a juste dit à son collègue ” Je monte, on se donne rendez-vous en bas. Mais à mon avis, j’y serais plus vite que toi ” », rapporte à Blast un membre de la délégation d’enquête paritaire, qui a entendu le témoin. Programme du jour : une porte à réparer et une machine à régler.

Près de ladite machine, la caisse à outils de Régis Guhl est bien visible. Lui s’est absenté.

Vue du ciel des toitures des locaux des DNA à Strasbourg et des immeubles et bâtiments du quartier. Deux drames s’y sont joué en l’espace de quelques mois…
Image Google maps

Il est 7 h 30. En plein centre de Strasbourg, un corps est retrouvé gisant dans la petite ruelle qu’empruntent quotidiennement la plupart des 300 salariés du journal, pour se rendre du parking à leur lieu de travail, ou garer leur vélo. Régis Guhl s’est jeté du toit-terrasse du centre d’impression, vingt mètres plus haut. En arrivant sur les lieux où le drame s’est joué, Raphaël D. observe sur le sol recouvert de givre « des traces de pas orientées qui se dirigent vers la bordure du toit-terrasse ».

Dans son rapport, qu’il rendra trois mois plus tard, l’inspecteur du travail note encore cette remarque : « La démarche semblait franche et décidée. »

Sidération et mots forts

Quelques jours plus tard, le contremaître de la maintenance – avec qui Régis a eu une altercation, le 4 décembre – prendra la parole en réunion d’équipe : « Forcément, il fallait qu’il (Régis Guhl, ndlr) le fasse ici, il n’y avait pas assez d’étages à la maison. »

Ces propos, rapportés à la direction en plein comité social et économique (CSE), ne feront l’objet d’aucune sanction.

Mais ce fameux 5 décembre 2019 toujours, Laurent Couronne s’adresse à l’Agence France presse (l’AFP) pour une déclaration : « La personne concernée n’était pas du tout concernée par les restructurations en cours (sic) », assure-t-il. L’après-midi, la dépêche et ces propos sont repris par plusieurs médias nationaux. Pourtant, en fin de matinée, le directeur général du pôle Alsace d’Ebra, en poste depuis janvier 2019, précise qu’il « ne souhaite pas parler de Régis Guhl aujourd’hui ».

Vous êtes responsables du suicide de Régis

Le CSE extraordinaire qu’il préside, quelques heures après le drame, est électrique. Dès les premières prises de parole : « à quoi ça sert de vous alerter ? (…) Depuis des mois tous les syndicats vous alertent et on en arrive là ! », lance une représente de la Filpac-CGT à sa direction. Avant d’aller plus loin. « Les problèmes d’effectifs à la maintenance n’ont jamais été pris en compte. Vous êtes responsables du suicide de Régis, vous tous à la direction ! », accuse la syndicaliste, d’après le procès-verbal officiel et le compte-rendu signé par le SNJ et le SNJ-CGT, deux documents consultés par Blast.

Le 23 mars 2023, Laurent Couronne, le directeur général du pôle Alsace d’Ebra, prononce un discours sous la verrière qui mène au toit-terrasse des DNA, où Régis Guhl s’est donné la mort fin 2019.
Image Ebra Events Alsace

Le grand patron Philippe Carli a tenu à participer à cette réunion. L’homme qui avait annoncé la fermeture des imprimeries de L’Alsace et du Républicain Lorrain dès sa prise de fonction à la tête du groupe Ebra, en septembre 2017, n’a pas fait le déplacement pour rien. Il est au centre d’une colère trop longtemps contenue – que le drame du jour fait jaillir.

« Notre collègue a fait son geste sur son lieu de travail, s’énerve une journaliste du SNJ. Si on ne le voit pas, on ne voit rien ! Je ne vous entends pas remettre en question la manière de faire. Il y a une multiplication des arrêts maladie. Vous allez trop vite. Vous avez une doxa qui dit qu’en trois ans vous allez redresser le groupe. Peut-être qu’il faut s’arrêter, peut-être que ça va prendre six ans. » Et de lâcher, en guise de conclusion : « On ne redresse pas une boîte en mettant tous ses salariés en dépression nerveuse. »

Somme toute positif

Sans rien dire, Carli encaisse ces premiers mots. Quand il prend la parole, le patron des neuf quotidiens régionaux implantés de la Meuse au Vaucluse reconnaît qu’il y a bien un « malaise » : avec notamment des « tensions » et « des comportements managériaux qui ne sont pas acceptables », énonce-t-il. Mais quand il évoque la double gouvernance, autrement dit la mutualisation entre L’Alsace et les DNA des services techniques, des régies publicitaires ou encore de certaines agences locales, à l’entendre, le bilan est somme toute positif.

Début février, Philippe Carli, ex-patron d’Amaury (Le Parisien, L’Équipe) et actuel président d’Ebra et de l’Alliance de la presse d’information générale à Grenoble, lors d’un salon organisé par le groupe Ebra.
Image Dauphiné libéré

« Elle est vue de façon très différente d’une personne à l’autre, dit-il. Beaucoup de journalistes sont enthousiastes sur cette double gouvernance. Ces nouvelles organisations sont le résultat du travail des collaborateurs de tous les titres. » La suite est un autosatisfecit : « Avant que je ne rejoigne le groupe il y a 27 mois, les salariés étaient inquiets car il n’y avait pas de projet d’entreprise. J’ai clairement dit ce qu’on allait faire. Nous avons globalement renouvelé notre système d’information, mis en place une nouvelle plateforme web, une nouvelle application, de nouvelles propositions d’abonnement, de nouveaux outils publicitaires. Nous avons investi trois millions d’euros pour former les salariés. Et nous avons prévu de former les managers. Il faut aider le management pour que les uns et les autres retrouvent du sens à leur travail. »

Un jour de présentation du bilan annuel devant le conseil d’administration du Crédit mutuel, pareil discours vaudrait probablement à son auteur Philippe Carli quelques applaudissements. Mais dans le contexte tragique où il est prononcé, ce 5 décembre 2019 – une poignée d’heures après qu’un salarié se soit donné la mort sur son lieu de travail -, il suscite de la colère chez ceux qui viennent de l’entendre.

Colère et claquements de portes

« Je ne peux pas supporter d’entendre ça ! C’en est trop ! ». Élu CFE-CGC, Benoît Waerzeggers a préféré quitter la réunion sans attendre la suite après avoir entendu Carli affirmer qu’il « est beaucoup trop tôt pour savoir pourquoi Régis a commis cet acte, d’autant qu’on ne connaît pas sa situation personnelle ».

Sinon je lui casse la gueule !

Un ouvrier de la rotative a lui aussi explosé en tout début de réunion : « Je ne veux plus le voir sinon je lui casse la gueule ! », a-t-il lancé, claquant la porte derrière lui. Sa colère visait Rémy Ramstein.

La gestion de la fusion des services techniques alsaciens, qui a précédé ce drame, semble n’avoir eu aucune incidence sur le parcours du directeur industriel d’Ebra : Ramstein siège aujourd’hui au comité d’exécution, parmi les onze personnes à la tête de l’empire de presse du Crédit mutuel. Il est également le monsieur « bonnes pratiques sociales et environnementales » d’Ebra, en charge de la stratégie en matière de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Aux DNA, on le croise encore régulièrement dans les couloirs de la Nuée-Bleue. Mais jamais aux ateliers techniques. « Les gars lui ont interdit d’y mettre un pied après le suicide de Régis », souffle-t-on à Blast.

Le 30 mars 2023, Rémy Ramstein participe à une table ronde au lendemain de l’attribution du label Positive Company 2 étoiles au groupe Ebra pour sa politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE).
Image Positive compagny

A quelques mètres de là

Moins d’un an s’écoule. Et l’histoire se répète déjà. Cette fois encore, elle est tragique : le 17 novembre 2020, Didier Gramain, 57 ans, est découvert mort. Son corps est retrouvé presque à l’endroit où celui de Régis Guhl s’était écrasé. La différence entre ces deux drames, survenus à quelques mois d’intervalle, tient à peu de choses. Une demi-heure et quelques mètres : l’un, Régis Guhl, a sauté du toit-terrasse de l’immeuble du journal trente minutes après sa prise de poste ; l’autre, Didier Gramain, du toit-terrasse d’un parking voisin une demi-heure avant de prendre son service. L’un pendant ses horaires et sur son lieu de travail, l’autre non.

Cinq mètres à peine séparent les deux bâtiments d’où les deux hommes ont sauté dans le vide. C’est peu et ça change tout pour la direction des Dernières nouvelles d’Alsace. C’est ce qui justifie que la mort de Didier Gramain sera déclarée auprès de l’Assurance maladie comme un accident de trajet. Elle n’a pas entraîné la nomination d’une délégation d’enquête paritaire en interne ni l’ouverture d’une enquête de l’inspection du travail, contrairement à celle de Régis Guhl.

Le toit-terrasse du parking aérien (au premier plan) est accolé à celui du siège des DNA (second plan). Deux drames se sont produits quasiment au même endroit. Pourtant, le premier a été considéré comme un accident du travail par la CPAM, avant que les DNA le contestent en justice, quand le second a été reconnu comme… accident de trajet.
Image Blast / France Timmermans

« A priori, les conditions de travail de mon père aux DNA n’ont pas joué sur sa santé mentale », écrit à Blast l’une des deux filles de Didier Gramain, dans un mail. Unanimes, nos sources confirment que cet ouvrier rotativiste n’était pas homme à se plaindre. Ni de son travail, ni des restructurations en cours.

Il n’empêche : le manque d’informations et d’investigations sur ce deuxième suicide a généré une grande incompréhension dans les rangs du personnel. Même les résultats de l’enquête de routine, menée automatiquement par la police au lendemain d’un pareil drame, n’ont jamais été communiqués aux membres du CSE.

Dans les colonnes des Dernières nouvelles d’Alsace, le 26 novembre 2020, à la rubrique « Carnet ».
Image DNA

Les salariés, eux, devront se contenter d’un mail de trois lignes envoyé le lendemain matin du suicide par Laurent Couronne. Le directeur général des DNA évoque un « décès », un « évènement » intervenu « en dehors du lieu de travail ».

En décembre 2019, un CSE extraordinaire s’était tenu le jour même de la mort de Régis Guhl. Elle avait été à l’ordre du jour des quatre CSE suivants. Celle de Didier Gramain n’aura été évoquée que lors d’un bref préambule d’un CSE, tenu un mois plus tard. Au cours duquel, déjà, Laurent Couronne fera part de sa lubie des lendemains de drame : « Qu’on ne cède pas à l’amalgame avec le suicide de Régis Guhl l’an dernier. »

La question qui tue

L’histoire se répète. A nouveau. Le 20 janvier 2023, un CSE extraordinaire est convoqué suite au suicide d’une salariée : trois jours plus tôt, Chantal Dou-Heitz, une assistante relation clientèle de 41 ans, a mis fin à ses jours à son domicile. Ce troisième drame survenu aux DNA, Blast l’a longuement raconté.

Lors de ce CSE, les représentants du personnel demandent à la direction de reconnaître le risque de danger grave et imminent. Ils redoutent les répercussions du « choc traumatique » auprès des collègues de Chantal Dou-Heitz. Une ligne, une seule ligne du texte accompagnant leur alerte, rappelle qu’il y a « déjà eu deux suicides dans l’entreprise ».

Je dis ” attention ”

Laurent Couronne a attendu le milieu de la réunion avant de réagir. « Vous rappelez qu’il y a déjà eu 2 suicides au niveau de l’entreprise, se lance-t-il enfin. Là aussi je dis ” attention ” » (2). Le directeur général se veut dans « une démarche très pragmatique pour ne pas faire d’amalgames trop rapidement ». « Je rappelle, enchaîne-t-il, que le rapport de l’inspection du travail n’a pas mis en valeur de causalité directe avec les conditions de travail, dont acte. »

En mars 2023, les DNA accueillent la soirée de lancement de l’agence événementielle d’Ebra. Une « soirée festive sur le thème des Temps modernes, avec vue imprenable sur les toits de Strasbourg », précise le carton d’invitation. Ça ne s’invente pas : c’est ce hall que Régis Guhl a traversé avant de se jeter dans le vide et se donner la mort…
Image Ebra Events Alsace

« – Il a quand même pointé des problèmes d’organisation, réagit la secrétaire du CSE.

– Il a pointé, rebondit Couronne, mais il n’a pas établi le lien de causalité pour le cas de Régis et pour le cas de Didier nous n’avons fait l’objet d’aucune interrogation de la part de la police car cela ne s’est pas passé sur le lieu de travail, c’est un accident ” de trajet ” et très vite les éléments ont convergé vers une situation personnelle familiale et je n’en sais pas plus. (…) Je ne veux pas non plus qu’on passe d’un extrême à l’autre. »

Le rapport de l’inspecteur du travail Raphaël D. – dont nous avons cité des passages dans le précédent volet de notre série – a conclu le 12 mars 2020 que « la responsabilité pénale de l’employeur n’est pas retenue » et qu’il « n’y a pas de lien décisif avec le travail dans le geste de Régis Guhl ».

Le patron des journaux alsaciens a raison sur ce point.

Une femme, « invitée » du CSE, attend patiemment avant de lui répondre. Lovisa S. est la supérieure de l’inspecteur du travail Raphaël D.. « Personne ne peut faire de lien direct évident entre un suicide et des conditions de travail, parce qu’on est tous multi-formes », rappelle la responsable de l’unité de contrôle de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (la Direccte) du Bas-Rhin. Voilà pourquoi, tient-elle à souligner, Raphaël D. « n’a pas fait de lien direct » : « Parce que personne ne peut le faire, mais il a bien pointé un problème d’organisation auquel vous avez répondu par la mise en place d’une délégation d’enquête sur ce sujet-là mais plus globalement [par] un véritable diagnostic des risques psychosociaux que je ne vois pas ».

Lovica S. conclut sur une question adressée au patron des quotidiens alsaciens : « J’ai envie de dire : qui décide ? »

Une liste, sur un tableau Excel

A quoi la directrice adjointe de l’inspection du travail de Strasbourg fait-elle référence ? Dans son rapport présenté en CSE en septembre 2020, le cabinet d’expertise indépendant Secafi, missionné par les CHSCT (les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) des Haut et Bas-Rhin un an plus tôt, en juin 2019, pointe les « situations dangereuses » qui ont cours aux DNA. Dans le détail, la mutualisation entre les DNA et L’Alsace des fonctions supports, régies publicitaires et services techniques (notamment la maintenance) comporte des risques psychosociaux d’une « gravité » estimée à 4 sur 4, d’une « probabilité » estimée à 4 sur 4 et d’un « niveau de priorité » estimé à 16 sur 16.

Aucun plan d’action, aucune vision

Si le cabinet Secafi propose six pages de préconisations, dans son rapport, qu’en est-il de leur mise en œuvre par la direction ? Face à Laurent Couronne, Lovisa S. est cash : « Je n’ai [vu] dans votre dossier clairement aucun plan d’action, aucune vision ». « La démarche n’a pas abouti », « vous n’êtes pas allés au bout », insiste la directrice adjointe de l’inspection du travail, ainsi qu’on le lit dans le compte-rendu de la réunion. « On aura l’occasion de vous présenter et d’échanger les éléments que nous avons mis en œuvre, ceux qui ont été faits et ceux qui n’ont pas été faits », se contente de répondre Laurent Couronne.

Diagramme extrait du rapport du cabinet Secafi intitulé « Mission Risques psychosociaux », présenté au CSE des DNA en septembre 2020. Les risques identifiés sont au centre de l’ellipse blanche. La zone grisée, autour, compile les facteurs de risques (en bleu) et les facteurs de protection (en vert).
Document Blast

La liste des « éléments » « qui ont été faits » ou « pas faits », Virginie Stopiello la connaît bien. L’actuelle secrétaire du CSE a fait partie de la commission de suivi des risques psychosociaux créée après le suicide de Régis Guhl, à l’initiative de l’expert du cabinet Secafi. Le but était de rassembler des membres de la direction et des salariés de L’Alsace et des DNA pour pointer les problèmes organisationnels et proposer des solutions.

« J’ai repris en cours cette commission en 2022, explique la déléguée syndicale Filpac-CGT, car la plupart des membres étaient partis. On s’y réunissait de moins en moins souvent car à part lister dans un tableau Excel les services qui allaient mal, ça ne servait à rien. »

Chambre d’enregistrement

Étienne*, membre de la commission dès sa création, en parle lui aussi comme d’une « chambre d’enregistrement » : « Les discussions entre représentants du personnel et direction étaient un peu raides, dit-il à Blast. On listait tout un tas de dysfonctionnements et la direction répondait : ” On verra bien ce qu’on peut faire ”, mais elle n’engageait aucune mesure concrète. » Pour permettre à cette commission – créée donc à l’initiative d’un cabinet d’audit – de déboucher sur des actions concrètes, Virginie Stopiello ajoute que la précédente DRH voulait de nouveau se tourner vers… un cabinet d’audit. « Mais cette DRH a dû abandonner ce projet car elle est tombée en burn-out avant… »

Les DNA obtiennent la déqualification

Le 22 février 2023, le pôle social du tribunal judiciaire de Strasbourg déclare l’accident du travail de Régis Guhl inopposable aux DNA. Alors qu’il menait, depuis juin 2020, un recours contre la Caisse primaire d’assurance maladie (la CPAM) du Bas-Rhin pour contester les origines professionnelles du suicide de son salarié, le quotidien alsacien obtient gain de cause sur toute la ligne.

A la lecture de cette décision, on se frotte les yeux en découvrant le motif invoqué par le juge. Selon le jugement, la société d’édition du journal rapporte « suffisamment la preuve de ce que le suicide de Monsieur Régis Guhl est étranger à son travail ». D’ailleurs, le jugement le précise, la victime s’est même « volontairement soustrait[e] à son autorité en se rendant sur le toit terrasse de la société pour accomplir son geste ». La CPAM a fait appel.

En France, c’est l’employeur qui finance la branche des risques professionnels des accidents du travail et maladies professionnelles, à travers une cotisation qui varie selon la taille, l’activité et la sinistralité de son entreprise : plus ses salariés sont placés en arrêts de travail ou dans l’incapacité totale de travailler à cause d’un risque professionnel, plus cette charge patronale augmente.

Cette progressivité doit « l’inciter » à ne pas attendre qu’une catastrophe survienne, et donc à investir dans la prévention aux risques professionnels. Pour l’employeur, l’enjeu économique est d’autant plus énorme que le taux de cotisation d’accident du travail et de maladie professionnelle s’applique à l’ensemble de la masse salariale. On comprend mieux, dès lors, la volonté de la direction des DNA – et ses 300 salariés – de ne rien lâcher sur le plan judiciaire pour écarter le caractère professionnel de l’accident de Régis Guhl…

D’après ce document produit par la commission des accidents du travail et des maladies professionnelles de l’Assurance maladie, un employeur de la catégorie des industries des transports, de l’eau, du gaz, de l’électricité, du livre et de la communication (vraisemblablement la catégorie des DNA) doit verser un « coût moyen » de 548 494 euros en cas d’accident du travail mortel (ou de maladie professionnelle mortelle).
Image Journal officiel

Retour à la case départ, quatre ans plus tard ?

Ce n’est pas la seule conséquence financière de cette décision obtenue de longue lutte : sans la reconnaissance de l’accident du travail, pour les ayants droit, les chances de faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur (et l’indemnité complémentaire qu’il serait alors tenu de leur verser) sont infimes, voire nulles. Vanessa Riff, la compagne de Régis Guhl, s’est lancée dans cette procédure qui vise à prouver que son employeur a manqué à son obligation légale de veiller à la sécurité et à la santé de ses travailleurs.

Après la décision en première instance obtenue à Strasbourg en février 2023, une nouvelle confrontation a eu lieu début février entre la CPAM et les DNA, cette fois devant la cour d’appel de Colmar. La cour rendra son jugement prochainement. « Si le juge d’appel confirme qu’il n’y a pas d’accident du travail, le dossier s’en trouvera fortement fragilisé, admet Maître Angélique Cové, l’avocate de Vanessa Riff. En théorie, les deux procédures sont totalement indépendantes mais le risque que le juge de première instance, chargé de se prononcer sur l’existence et les conséquences d’une faute inexcusable, soit influencé si un juge d’appel devait considérer que l’accident du travail de Monsieur Guhl est inopposable aux DNA est réel. »

Les deux procédures sont tellement « indépendantes » que le tribunal judiciaire de Strasbourg avait décidé en avril 2023 de mettre la demande en reconnaissance de la faute inexcusable en attente, le temps que la cour d’appel de Colmar se prononce à son tour, et statue pour savoir si l’accident doit être ou pas déclaré opposable aux DNA. Fin décembre, après 8 longs mois, la cour d’appel a finalement annulé le sursis à statuer : la demande en reconnaissance en faute inexcusable est renvoyée en première instance. La date d’audience devrait être annoncée en mars.

« Quatre ans après la mort d’un ouvrier, on retourne à la case départ. D’ici quelques mois, l’affaire sera enfin tranchée au fond, souffle l’avocate, même si madame Riff a malheureusement de long mois d’attente et de procédure devant elle… La tournure des choses l’écœure mais lui donne paradoxalement d’autant plus envie de rétablir sa vérité, pour qu’elle puisse apporter un jour des réponses aux nombreuses questions que se pose leur fille. »

Un suicidé qui n’en fait qu’à sa tête…

Du côté de la direction des DNA, on ne se pose pas tellement de questions. Et pour cause : d’après les conclusions que la société d’édition a fait parvenir au pôle social du tribunal judiciaire de Strasbourg, il ne peut y avoir accident du travail puisque… « Monsieur Guhl a sciemment violé les règles de sécurité en montant sur le toit », et en surmontant « les garde-corps ayant pour objet d’éviter les chutes » avant de se suicider.

Pour son employeur, Régis Guhl est le seul responsable de son suicide… Il a agi seul, cet acte le concerne donc lui seul. Une position que le tribunal judiciaire de Strasbourg a repris à son compte en première instance.
Image Blast

Le jugement en première instance de février 2023 reprend clairement l’argumentaire de l’entreprise de presse : « Le suicide de Monsieur Guhl procède d’une décision réfléchie », puisque, lit-on dans la même phrase, celui-ci « profit[e] de ce qu’il est momentanément seul pour quitter son lieu normal de travail et se rendre dans un lieu inaccessible pour la quasi-totalité des autres salariés faute de disposer des clés nécessaires et d’enjamber un garde-corps surplombant le sol d’une hauteur de 20 mètres en ayant pris soin de laisser un mot (Régis Guhl a juste écrit « prévenir Vanessa Riff » et le numéro de téléphone de sa compagne, ndlr) ». Autant d’éléments qui prouvent, pour le juge, « sa volonté délibérée de se soustraire à l’autorité de son employeur ». CQFD.

Intenter à sa vie

En découvrant ce jugement, Angélique Cové et sa cliente sont tombée des nues. « Si on suit cette logique, déduit l’avocate, ça veut dire que pratiquement plus aucun suicide survenu dans une entreprise ne pourra être reconnu en lien avec l’environnement professionnel de la victime. Car chaque salarié qui a été conduit à ce geste tragique a bien été obligé, à un moment donné, de se soustraire à l’autorité de son employeur pour intenter à sa vie ! »

La question se pose, en effet : eût-il fallu que Régis Guhl ait mis fin à ses jours en respectant les règles de sécurité, sur son poste de travail et si possible sur un coup de tête pour que le juge n’écarte pas l’origine professionnelle de son geste ?

6 novembre 2023… Il aura fallu un mois – très exactement un mois – entre notre sollicitation et le moment où Laurent Couronne a fini par nous répondre, par mail, qu’il a décidé… de ne pas répondre aux très nombreuses questions que nous voulions lui poser. Alors que le directeur général des DNA et de L’Alsace s’était engagé dans un précédent échange à nous « répondre sur ce qui est factuel », les quelques lignes qu’il nous a finalement adressées depuis sa boîte mail sont signées… « Le service de presse du groupe Ebra ».

Les voici : « Nous avons pris connaissance de votre demande concernant la disparition tragique de Régis Guhl survenue le 5 décembre 2019. La disparition d’un collaborateur dans de telles circonstances est un drame pour la famille, les proches et l’ensemble des collègues. Nous déplorons la teneur de vos questions et les allégations qu’elles contiennent, tant concernant le défunt que sur des salariés du groupe. Face à la gravité de la situation, la direction et les ressources humaines du groupe EBRA se sont immédiatement mobilisées suite au décès tragique de Régis Guhl. Des mesures concrètes et immédiates ont été prises pour comprendre et prévenir les risques psychosociaux. Le jour même, un CSE extraordinaire a été organisé. Une enquête paritaire a été diligentée. De plus, une commission de suivi des risques psychosociaux a été lancée ». Et la missive rédigée par le « service de presse du groupe Ebra » de conclure ainsi : « Nous respectons la douleur des familles et des proches, vous comprendrez donc que nous ne vous partagerons pas d’informations personnelles à destination exclusive des instances concernées et de la famille. »

Sinon, dans les hautes-sphères du groupe à Paris, c’est toujours silence radio : Philippe Carli, le directeur général d’Ebra, et sa directrice des ressources humaines n’ont donné aucune suite à nos questions. Sollicité dès le mois de juin 2023, Rémy Ramstein, le directeur industriel du groupe, a laissé le soin à Stella De Vivo, la directrice du développement et de la communication, de répondre au mail qui lui était adressé. Sa réponse tenait en une phrase : « Le groupe EBRA décline cette sollicitation. »

* Prénom modifié.

(1) Les pertes engendrées par L’Alsace étaient de 5,7 millions d’euros en 2015, 10,3 millions en 2016, 39,6 millions en 2017, 12,1 millions en 2018 et 5,1 millions en 2019.

(2) Les fautes d’orthographe et de ponctuation de certains procès-verbaux de CSE ont été corrigés, pour clarifier les propos.

Le OFF de l’enquête

Le récit de cette enquête s’appuie sur la synthèse d’une série d’entretiens réalisés auprès de deux ouvriers et de quatre cadres du service technique des DNA (parmi lesquels deux N+1 et un N+2 de Régis Guhl), de la compagne et du père de Régis Guhl, et de plusieurs membres de la délégation d’enquête paritaire. Nous avons par ailleurs consulté les rapports de l’inspection du travail de l’unité du Bas-Rhin de la Directe du 12 mars 2020, de la « Mission des risques psychosociaux » du 29 septembre 2020, réalisé par le bureau de Metz du cabinet de conseil Secafi, de la délégation d’enquête paritaire de janvier 2021 et enfin les éléments des cinq CSE qui ont suivi le suicide de Régis Guhl (entre le 5 décembre 2019 et le 23 janvier 2020).

———————

Auteur de cette enquête au long cours dans la presse en souffrance, dont Blast a publié les quatre premiers volets entre aout 2022 et mars 2023, Franck Dépretz a reçu en mars 2023 le prix des Assises du journalisme à Tours.